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Épinal – « Djihad », une pièce qui ouvre le débat

Jeudi soir, l’auditorium de la Louvière était plein ! Et le public rassemblait des jeunes et des moins jeunes. Depuis un an, Nora Djarit et Rachida El Karfi, préparent cette rencontre. Peu habituées à être sous les feux de la rampe, elles ont remué ciel et terre, pour parler de la radicalisation, de ce problème d’identité. Quand on se sent de nulle part, comment se construit-on ?

Le sujet questionne les jeunes comme les parents, les professionnels des quartiers comme les enseignants, les imams comme les religieux chrétiens. C’est certainement pour ça que la pièce écrite par Ismaël Saidi a tant de succès. Écrite pour être une comédie, elle dédramatise le sujet en forçant la caricature, un peu à la façon des humoristes. La salle rit et se reconnait dans ces hommes des quartiers. La pièce manipule beaucoup de clichés, mais elle arrive à faire réagir.

Interdit de …

Ces 3 hommes au pied de leur immeuble, préparent leur départ en Syrie. Reda avoue qu’il n’a pas bu depuis 3 jours, Ben, fan refoulé d’Elvis Presley, cherche à ce que son père soit fier de lui et fuit la musique qui le mènera en enfer. Ismaël avoue qu’il aime dessiner, mais que c’est interdit. « J’achète Halal donc je suis « , glisse-t-il, se moquant de Reda persuadé d’avoir acheté une mayonnaise Halal sans se poser la questions de savoir si c’était crédible. Le thème de la manipulation émerge au milieu des gags.

Du sens, … mais quel sens ?

Mais pourquoi n’a-t-on pas le droit de dessiner ? Est-ce vraiment écrit dans le Coran ? Mais au fait, qui l’a lu ? Apparemment aucun des 3. « On est fait pour le monde d’en haut pas d’ici ! », commente Reda. Ils veulent mourir en héros, en faisant quelque chose qui ait du sens. Mais quel sens ? Le problème de la place et de l’identité de chacun s’esquisse. Ils ne savent plus où est leur pays. Sont-ils Belges ou musulmans ? Qu’est-ce qui prédomine, la religion ou la nation ?

Qui sont les ennemis ? Manipulation …

Mais une fois sur place, ils sont livrés à eux-mêmes sous les alternances de tir et de calme plat, de mort ? ils ne sont déjà plus très sûrs que leur place est ici, dans ce pays en guerre. Pour tirer sur qui ? Qui sont les ennemis ?  » C’est tout le monde sauf nous ! On tire sur eux sans les voir » …  mais quand l’ennemi est Michel avec qui ils viennent de partager un repas, il n’est plus possible de tirer.  « Ici, c’est pas chez nous !« . « Je ne suis plus seul dans ma tête », confie Ismaël, après la mort de ses amis, parce que oui là-bas, il en meurt tous les jours. « On a été manipulé par la société et par les nôtres. Il n’y a rien derrière la haine … ».

J’ai dû me construire une identité

L’auteur est un ex-policier diplômé de sciences sociales, musulman pratiquant et originaire de Schaerbeek, l’une des communes de Bruxelles où a notamment transité Mohamed Abrini, l’un des suspects clé des attentats de Paris et Bruxelles. Et il a des parents marocains. « J’ai dû me construire une identité, explique-t-il. J’ai compris que l’identité c’était une addition d’identités. Il faut des mises à jour d’où la dénomination de Français 1.1. J’ai vu mon père avoir peur que je change et j’ai voulu laisser une trace à mes enfants. Je leur dit qu’ils sont Belges et c’est tout ! » Le problème de la radicalisation commence par une rupture identitaire.

Discrimination et racisme

On ne se sent plus appartenir à aucune communauté. On ne se sent plus de nulle part et on cherche une famille, de l’attention, de la reconnaissance et un partage de valeurs.La mosquée apparait alors comme un refuge. « J’y allais avec mon père, après avoir été rejeté du système scolaire parce que ce que j’aimais, c’était dessiner et dessiner était interdit », poursuit Ismaël Saidi.  Ses 3 personnages sont marginalisés, ignorants et perdus. Reda qu’on croit naïf, révèle qu’il a un diplôme d’ingénieur. Ce qui le fait rejoindre le groupe, c’est une forme de racisme de la part de sa famille. Il aimait une française non musulmane. Inacceptable pour eux ! Ils l’ont obligés à rompre, mais il s’est perdu !

L’humour pour désamorcer la tension, … mais garder le sujet

« Pourquoi faire de vos personnages des pieds nickelés ? » interroge-t-on dans le public. La caricature est un peu surjouée à la manière de Louis de Funès. « Le sujet est noir et je voulais exacerber les traits des personnages pour qu’on les aime. Et puis ce que je sais faire, c’est de la comédie »précise Ismaël Saidi. Il explique que l’envie de traiter ce sujet lui est venue en voyant une photo d’amis avec une « kalach » et que Marine Le Pen a tout déclenché quand elle a déclaré que les apprentis djihadistes ne lui posaient pas de problème tant qu’ils ne revenaient pas. C ‘était il y a 2 ans avant les attentats. Les jeunes partaient déjà faire le Djihad mais c’était en Afghanistan.

Une pièce d’intérêt publique

La première a eu lieu le 26 décembre 2014 à Bruxelles et en février 2015, le Ministère belge lui a demandé de présenter sa pièce pour créer le débat en prévention. Elle a été déclarée d’intérêt publique en Belgique. Depuis, ils tournent en Belgique et en France dans des théâtres pour l’ouverture à la culture, avec une mixité de population (des classes des quartiers sensibles et des classes des quartiers aisés) et un travail est fait autour du sujet par des enseignants et des associations. Plus de 55 000 spectateurs, dont 27 000 élèves se sont penchés sur le sujet avec lui. Il n’y a rien derrière la haine …

B.Boulay

Journaliste, c'est mon job ! J'aime les rencontres qu'il suscite, la diversité des milieux où il nous mène, les enjeux qu'il explore. J'apprécie le jeu de fil de fériste de l'éthique, qui parfois nous complique bien la vie... Après plus de 15 ans d’actualités locales, ACTU 88 est né. L’essentiel en toute simplicité. ACTU 88, c’est un journal indépendant, une aventure, un regard. C’est l’histoire d’hommes et de femmes qui donnent du sens à des projets. C’est la vie d’un territoire face aux enjeux de l’avenir. Faites-en un favori et contactez-moi ! ACTU 88 sera ce que vous en ferez ...

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