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Radicalisation – Le ciel attendra, mais pourquoi aujourd’hui plus qu’hier ?

Le film de Marie-Castille Mention-Shaar s’intéresse au processus de radicalisation et déradicalisation de jeunes filles françaises embrigadées dans la voie du jihad. Un parti pris assumé, un jeu d’acteurs tellement juste que l’émotion jalonne le film sans empiéter sur le sujet. Et même s’il manque parfois un peu de rythme, il a l’intérêt de poser le sujet avec une grande dignité et sans jugement.

La MJC Savouret a décidé ce jeudi soir d’ouvrir le débat sur la radicalisation par la projection  « Le ciel attendra ». Le film s’ouvre sur des parents désemparés, en colère, qui se sentent trahis et n’ont rien vu venir … jusqu’au fatidique coup de téléphone. « Ce n’est plus la même fille,  c’est un fantasme ! » se désole un père, pourtant très proche de sa fille jusque-là.

Allah passe avant toi

La brune Sonia (Naomie Amarger) 17 ans vient d’être arrêtée, alors qu’elle tentait de rejoindre la Syrie. Son discours quasi hystérique plonge ses parents dans la stupeur. « Si je fais tout ce qu’il faut, vous aurez votre place au paradis, je vous retrouverai la-haut, tu ne comprends pas, c’est la fin du monde !  Allah passe avant toi ! ». Plus violent tu meurs ! Sandrine Bonnaire regarde sa fille se débattre dans son délire. « Je vous hais ! »crache-t-elle. Elle ne la reconnait plus, mais ne la lâche pas.

Par amour de son prince, elle se coupe de la réalité

La rousse Mélanie (Noémie Merlant), 16 ans, est pleine de vie, complice avec sa mère et passionnée de violoncelle. Elle est bien à l’école avec ses copines. Mais à la mort de sa grand-mère, elle trouve refuge sur le web et rencontre « un jeune homme compréhensif » qui comble le vide. Pour l’amour de son « prince », elle est bientôt prête pour le grand voyage. On la voit désemparée par le deuil, puis petit à petit basculer « de la liberté de conscience à la conscience capturée » sous l’emprise des rabatteurs.

Pourquoi aller jusqu’à tuer des gens ?

Mélanie plonge dans l’embrigadement, alors que Sonia en revient. Vulnérabilité et quête existentielle. Elles cherchent du sens à leur existence. C’est là que s’engouffrent les rabatteurs pour leur faire miroiter un idéal transcendantal. Mais comment s’insinue ce basculement insidieux ?  De tout temps les adolescents ont cherché une utopie, pourquoi vont-ils aujourd’hui jusqu’ à tuer des gens ?

Comme un insecte dans sa toile, liée et protégée

« J’aime plus la mort que vous n’aimez la vie », lance Sonia à ses parents. « Je me sentais vide, comme si je n’avais plus de coeur, comme un insecte dans sa toile, liée et protégée, j’avais comme une force en moi ». Le processus valorise le jeune qui se sent gauche et décalé. « Tu as plus de discernement que les autres. Tu n’es pas comme les autres. Tu es spéciale. Tu as une mission, il ne te manque que l’islam ». On lui demande de se perdre…

Le désespoir des parents

Le film montre aussi le combat des parents pour qui soudain, le monde s’arrête de tourner. Leur seul combat devient celui de sauver leur fille de la voix du Djihad et de l’empêcher de devenir terroriste. Des parents qui essaient de comprendre l’incompréhensible avec des groupes de paroles, comme celui qu’anime Dounia Bouzar,  fondatrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’Islam (CPDSI), (qui joue son propre rôle). « Sonia occupe tout l’espace. Nous vivons au jour le jour, sans raisonnement, sans rationalité », confie Sandrine Bonnaire.

Sobriété et justesse

Marie-Castille Mention-Shaar se tire brillamment d’un sujet difficile. Pas d’amalgame entre religion musulmane et islam intégriste. Son docu-fiction montre le glissement avec lucidité, une justesse de ton qui bouleverse, beaucoup de sobriété et sans jugement. Le sujet est posé et interpelle. Il n’est pas traité dans sa globalité et on peut reprocher au film un manque de rythme et de la confusion, mais ça servirait presque la cause. Le fait d’avoir plusieurs entrées apporte divers éclairages comme des vues multiples de l’intérieur d’une personnalité éclatée.

Voyeur face à un fait de société

Le film nous met en position de « voyeur » face à un fait de société qui ne peut pas laisser indifférent. Il pose les questions, n’apporte  pas les réponses, mais a l’avantage d’oser aborder le sujet. Les jeunes pris dans cet endoctrinement ne sont plus eux-mêmes. Sonia le dit. Ils se coupent de leur milieu, de leurs amis, de leur famille. Ils sauvent juste les apparences, et alors que les parents croient simplement à une crise d’adolescents qui se cherchent, ils cachent leur métamorphose à tous.

Et nous, que fait-on ?

« Comment détecter ces indices ? La société fait-elle une place à ces jeunes ? Leur laisse-t-elle la possibilité de s’investir pour une cause qui les porte et leur permet de trouver leur place ? Est-ce la précarité qui accélèrent le processus ? La rupture d’avec les idéaux politiques ? La banalisation de la vie et de la mort ? « Comment la société peut-elle intervenir pour entourer ces jeunes en recherche de sens et d’idéal ? Quel est le rôle de l’école ? des associations ? » interroge le public dans la salle. Un sujet qui nous met face à nos responsabilités de citoyens.

Quelques chiffres

  • 15 000 personnes sont sous surveillance en France, dont 12 000 fichés comme potentiels terroristes
  • 8000 personnes ont appelé Stop-djihadisme en augmentation depuis les attentats répétés
  • 40% de femmes 60% d’hommes
  • 1 appel sur 5 concerne des mineurs
  • La moitié des radicalisés sont des convertis
  • 1 appel sur 10 signale des personnes qui sont déjà parties en Syrie

 

B.Boulay

Journaliste, c'est mon job ! J'aime les rencontres qu'il suscite, la diversité des milieux où il nous mène, les enjeux qu'il explore. J'apprécie le jeu de fil de fériste de l'éthique, qui parfois nous complique bien la vie... Après plus de 15 ans d’actualités locales, ACTU 88 est né. L’essentiel en toute simplicité. ACTU 88, c’est un journal indépendant, une aventure, un regard. C’est l’histoire d’hommes et de femmes qui donnent du sens à des projets. C’est la vie d’un territoire face aux enjeux de l’avenir. Faites-en un favori et contactez-moi ! ACTU 88 sera ce que vous en ferez ...

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