Docelles – Le bras de fer du profit contre la vie locale !

Docelles est un haut lieu de l’industrie papetière. Enfin « c’était », car depuis la fermeture par le propriétaire finlandais UPM de la plus vieille usine de France, on n’entend plus que l’assourdissant silence des machines laissées à l’abandon et l’appel déterminé des ex salariés à sauver leur papeterie ! Le pot de fer contre le pot de terre.

C’est ce même silence que l’on retrouve dans la presse nationale. Après tout, une usine fermée et 161 salariés qui prennent la direction de Pôle Emploi, ce n’est jamais qu’un trait de plume supplémentaire venant allonger la longue liste des entreprises réduites à l’état de friches industrielles au nom de la sacro-sainte compétitivité. Pas de quoi y consacrer plus des deux minutes réglementaires d’un reportage au journal de France 3 !

Un lifting de 26M€

Dès le 17 janvier 2013, le groupe UPM avait annoncé son intention de céder la main de la belle endormie dans un délai de 6 mois pour une somme symbolique. La mariée était d’autant plus belle qu’elle avait eu droit en 2006 à un lifting de 26 M€ qui lui avait permis d’augmenter sa productivité de 30%.

Des prétendants éconduits les uns après les autres

Le premier prétendant fut Emmanuel Druon. L’atypique patron écolo de la société Pocheco, (70% du marché des enveloppes de gestion), client depuis 20 ans de l’usine, propose un plan de reprise. Il a le soutien de la Société Générale, d’une majorité du personnel, et des pouvoirs publics. Mais l’infortuné soupirant essuya un refus cinglant. Un 2e candidat, Fibre Excellence, (filiale du géant indonésien Asia Pulp and Paper), déjà propriétaire de 2 usines dans l’hexagone, fut également éconduit en un temps record. Cela dit, dans la mesure où les pratiques environnementales d’Asia Pulp and Paper sont pour le moins controversées, l’écologie y a peut-être gagné ce que l’économie y a perdu…

Le projet de SCOP  reprend les emplois

Las de voir une éventuelle reprise jouer les arlésiennes, les salariés ont décidé de prendre leur destin en main. Additionnant leurs primes de licenciement, les aides de l’état et des collectivités locales ainsi que la caution de Banque Publique d’Investissement, ils ont réuni 12M€ de trésorerie pour relancer l’activité. Ils en proposent 3M€ au groupe UPM pour le rachat de l’usine. Le plan de reprise prévoyait le maintien d’au moins 116 emplois d’anciens salariés et la création de nouveaux postes en deux ans pour revenir à l’effectif initial en s’orientant vers des niches à fort potentiel.

Mauvaise foi évidente

Faisant fi de l’engagement qu’elle avait pris de revendre le site aux salariés pour une somme symbolique, la multinationale a fait monter les enchères à plus de 10M€, un montant totalement irréaliste dont elle savait pertinemment qu’il empêcherait toute reprise. Les salariés et les représentants de la SCOP n’ont eu d’autre choix que de saisir le tribunal de commerce, afin de faire valoir leur droit à racheter leur entreprise dans des conditions décentes.

Le tribunal de commerce se dessaisit

Le procureur a dénoncé la « mauvaise foi » du groupe finlandais et la commissaire au Redressement Productif a témoigne que oui : « dans l’esprit de tout le monde, le prix de vente ne pouvait être qu’un prix symbolique« . Malgré ces arguments qui accordent crédit aux dires des salariés, le tribunal s’est dessaisi de l’affaire, renvoyant le litige devant le conseil des prud’hommes en faisant un simple conflit entre patron et salariés.

La casse sociale, un moindre mal …

Qu’est-ce qui peut bien pousser une multinationale à prendre le risque d’un plan social qui pourrait lui coûter plusieurs dizaines de millions d’euros, si les salariés licenciés avaient gain de cause comme cela vient d’être le cas pour ceux de Continental ? Le calcul des dirigeants d’UPM est simple. Le montant de la « casse sociale » est bien peu de chose à coté du bénéfice qu’ils vont en retirer. Que pèsent quelques millions d’euros pour une entreprise dont le chiffre d’affaire est de 10 milliards et dont le bénéfice a été de 335 millions en 2013 ?

Cotation en hausse de 36% en 5 ans

Dès 2006, la multinationale finlandaise entamait une politique de licenciements massifs et de baisse de sa production. L’arrêt définitif du site de Docelles programmé dès sa fermeture, malgré les déclarations d’intention de la direction sur sa revente, fait partie d’une stratégie globale visant à éliminer la concurrence en empêchant la reprise de certains de ses sites et à limiter par tous les moyens la surproduction. Cette nouvelle politique a eu les faveurs de la bourse. Le cours de l’action UPM se porte bien, il a gagné 36% en cinq ans. Peu importe que ce soit les salariés qui trinquent et une vallée qui meurt .

Profil bas

Si Arnaud Montebourg avait marqué un fugitif intérêt pour ce problème, son successeur n’a toujours pas daigné répondre à la question posée à ce sujet par un député de sa majorité il y a un mois déjà. Depuis, depuis le départ du ministre du redressement productif, et le vote d’une loi « Florange » vidée de son contenu par le conseil constitutionnel, le gouvernement fait plutôt profil bas.

A 40km, ça tourne pour Vt2i !

Pourtant, à seulement 40 km de là se trouve une entreprise reprise par ses salariés à la suite d’une longue bataille juridique, preuve que la sauvegarde de l’emploi n‘est pas toujours une utopie ! Ceux qui privent les salariés de leur dignité en sacrifiant leur travail sur l’autel du profit, ne savent sans doute pas qu’ils scient la branche sur laquelle ils sont assis … mais ils peuvent le faire en toute impunité !

Brigitte Goldberg

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