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Prostitution – « Je crois que la pénalisation des clients peut changer les choses »

Elle était dedans et défendait la nécessité des maisons closes… Aujourd’hui, elle a rejoint le mouvement du nid qui lutte contre la prostitution. Rosen Hicher veut croire dur comme fer que la loi sur la pénalisation des clients va faire  évoluer les mentalités et va changer les choses. Elle se bat pour ça !

Rosen Hicher a vécu 22 ans la prostitution. Elle témoignait ce soir.

Une bulle entre la vie et la mort

Elle raconte la dissociation qui s’est fait dans son esprit après 11 ans de cette vie, un peu comme une sortie du corps, une impression surnaturelle, une bulle entre la vie et la mort, qui la pousse à se poser des questions. Elle revoit son père choisir 4 enfants sur les 8 et chasser leur mère de leur vie parce qu’elle l’avait trompé. Première rupture. Les gendarmes qui viennent les chercher, le panier à salade, les heures d’attente sans comprendre …« On nous traitait comme des animaux ».

Ils ont abusé d’elle

Elle déroule le fil de sa vie : les vacances chez son oncle qui abuse d’elle, un copain de son père qui en fait autant, elle n’a que 16 ans. « À 17 ans, je fugue. J’étais devenue la mère de mon père et de ses enfants ». Elle retrouve sa mère, qui l’exhibe comme son trophée. « Je m’aperçois en la retrouvant que j’ai perdu ces années sans elle et la proximité que j’avais avec ma mère ». Elle ne supporte pas de se sentir étrangère, retourne chez son père, mais ne peut pas entrer. Elle n’a plus de chez elle !

La Fatalité

Rosen épouse alors le copain de son père, celui qui abuse d’elle et a 3 enfants. L’engrenage est enclenché. Elle parle de Fatalité … Et quand elle se sépare de son « prédateur », il ne lui reste que la rue. « On vous repère vite quand vous êtes vulnérable, paumée. On vous joue la passion, on vous habille, on vous chouchoute, vous vous sentez importante. Mais on est des serpillères. Et ce qui vous tient là, c’est l’argent ! C’est une addiction, mais on en sort ruiné« . Elle consulte des associations comme des appels au secours. Personne ne l’entend. Comme un papillon de nuit, elle se cogne quand elle approche de la lumière.

On est dans l’apparence

« Mon cerveau a besoin de réparation. Il oublie des pans entiers de ma vie, mais se rappelle parfaitement des dates. Je cherche la porte de sortie, mais je ne la trouve pas. On vit dans l’apparence, mais on n’existe plus. Ce qu’on montre n’est pas ce qu’on est. On a des gros problèmes de relations avec les gens, les services sociaux … On est toujours dans la dissociation et c’est une forme de violence encore pire que la violence physique« .

« On ne peut pas laisser les hommes nous consommer »

« Les clients viennent chercher ce qu’ils ne pourront jamais trouver. C’est un gouffre de frustrations. Je voyais des filles de 13-14 ans, je pensais à mes filles et je me disais que non, ce n’était pas possible qu’on leur fasse ça ! J’ai écrit un livre comme un appel au secours : Trouvez-nous des solutions ! On ne peut pas laisser les hommes nous consommer ! Je me suis aperçue que je ne pouvais plus entendre le syndicat des prostitués réclamer que ça continue. Je me sentais plus proche des associations qui semblaient mieux connaitre ce que je vivais que moi-même. Ce qu’elles me disaient faisait écho« .

Je témoigne aujourd’hui à visage découvert

Aujourd’hui, elle témoigne à visage découvert.  « Je me suis libérée,  j’ai ouvert des cadenas. On en sort toujours broyée … Mes enfants connaissent la vérité, ce fut très dur à surmonter. Aujourd’hui, J’ai créé le mouvement des survivantes et je suis aux cotés du Nid. Je demande aux élus de mettre en place une politique de prévention pour que les jeunes ne tombent pas là-dedans, mais il faut aussi des aides pour pouvoir en sortir et une formation des psys pour libérer la parole des victimes ».

Cette honte, ce n’est pas à nous de la porter

« Les prostituées sont considérées comme quantité négligeable, des invisibles, témoigne Rosen. On est vendu comme de la vulgaire chair et cette honte, ce n’est pas à nous de la porter !« . C’est pourquoi elle s’accroche à cette avancée que représente la pénalisation des clients, parce que progressivement, elle croit que ça peut changer les mentalités. Bien sûr, il va falloir du temps, mais la prostitution était devenue « banale ». « Je suis effrayée d’entendre des jeunes dire que peut-être, ils seront obligés d’y passer pour payer leurs études ! Ce n’est pas anodin », s’insurge Isabelle Collot, permanente du mouvement du Nid, une association qui depuis 80 ans se coltine avec la prostitution et en accompagne les victimes.

Un passé abolitionniste

« La région a un passé abolitionniste. Le 13 avril 1946, la loi Marthe Richard fermait les maisons closes. Le 27 avril 1848, le Gouvernement provisoire de la 2e République ratifiait le décret devant abolir l’esclavage. Si l’article 8 de la loi établit qu’il « est interdit à tout Français de posséder, d’acheter ou de vendre des esclaves … sous peine de se voir retirer la qualité de citoyen français », dans les faits, cette disposition légale n’était pas appliquée à 100 %. », rappelle-t-elle.

Il y a la prostitution sur Internet, on ne la voit pas !

D’où viennent les prostituées aujourd’hui ? Essentiellement des pays de l’est, du Nigéria, d’Afrique et d’Amérique latine. 90% sont des femmes, 10% des hommes. Mais il se développe d’autres formes de réseaux comme la prostitution sur Internet, qu’on ne voit pas mais qui représenterait 60% de la prostitution. Le mouvement du Nid s’est associé avec 60 associations pour porter le site erotica.fr en justice.

Un menu et des soldes !

La loi parle de système prostitutionnel, comprenant le proxénète, la prostituée, le client et la société. « Il y a des pays où légalement la prostitution est interdite (les pays prohibitionnistes) comme la plupart des états des États-Unis, la Thaïlande, le Maghreb, les Philippines. La loi, ce n’est pas la réalité du terrain. Pour d’autres comme l’Allemagne, la Suisse ou la Hollande, c’est le plus vieux métier du monde et on l’organise comme une entreprise avec des travailleurs du sexe, des entrepreneurs, des espaces et des conditions sanitaires. On y parle de traçabilité, de diversité et il y a même un menu ou des soldes ! ».

Du trafic d’être humains

« Ces pays nous disaient qu’en France, on ne savait pas réguler et gérer la prostitution, poursuit Isabelle Collot, mais depuis 3 ans, des rapports de police, prouvent que plus de 90% des travailleurs du sexe ne sont pas dans la légalité et sont issus du trafic d’êtres humains. Par contre l’arsenal juridique de la France contre le proxénétisme est très performant, et depuis 1960, l’État doit proposer un service pour accompagner les prostituées qui veulent en sortir, mais ce service n’est pas  créé ou pas actif« .

Des accords pour renvoyer les prostituées dans leur pays

« Le racolage est un délit, mais c’est au policier de qualifier l’acte et juger s’il y a incitation à la débauche. C’est donc on ne peut plus subjectif. La France a également des accords avec la Bulgarie et la Roumanie pour renvoyer les prostituées qui ne sont pas dans la légalité, mais ça ne sert à rien car les proxénètes les ramènent un peu plus tard et les remettent dans le circuit. Pour elles, ce sont des vacances dans leur pays et c’est la France qui paient les billets ».

Faire changer les mentalités

Trouvant que le contexte juridique n’était pas adapté, 60 associations ont travaillé sur le statut de victimes des prostitués. La nouvelle loi du 13 avril 2016 établit que tout citoyen qui achète un service sexuel est passible d’une amende. Cette loi a tous ses décrets. Il faut la faire vivre. C’est un progrès pour la constitution et l’égalité, qui va permettre de faire évoluer les mentalités. Mais il faudra aussi beaucoup de sensibilisation et d’éducation pour qu’il devienne évident dans l’esprit des générations à venir que le service sexuel payant est un délit !

 

B.Boulay

Journaliste, c'est mon job ! J'aime les rencontres qu'il suscite, la diversité des milieux où il nous mène, les enjeux qu'il explore. J'apprécie le jeu de fil de fériste de l'éthique, qui parfois nous complique bien la vie... Après plus de 15 ans d’actualités locales, ACTU 88 est né. L’essentiel en toute simplicité. ACTU 88, c’est un journal indépendant, une aventure, un regard. C’est l’histoire d’hommes et de femmes qui donnent du sens à des projets. C’est la vie d’un territoire face aux enjeux de l’avenir. Faites-en un favori et contactez-moi ! ACTU 88 sera ce que vous en ferez ...

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